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DOSSIER

A-t-on encore besoin des journalistes scientifiques ?

FOCUS

Réflexions et analyses sur le métier de journaliste scientifque.
Conférence mondiale de Londres 2009

ACCES MEMBRES



A-t-on encore besoin des journalistes scientifiques ?

A l'heure où les blogs se multiplient, où internet fournit, d'un simple clic, une multitude de données sur la science et ses enjeux, les journalistes scientifiques ont-ils encore une raison d'être ? Et si oui, quel est leur rôle ? Chercheurs, journalistes, politiques... se sont penchés sur la question lors d'un colloque organisé par l'AJSPI en septembre 2005.

L'actualité scientifique, cela existe ?
Journaliste scientifique : une espèce à part ?
Fais-moi rêver, fais-moi peur
Un rôle (petit, grand, nul) dans le jeu démocratique ?

L'actualité scientifique, cela existe ?

Table ronde animée par Alain Labouze, rédacteur en chef de la salle « science Actualités » de la Cité des sciences.
Avec Dominique Leglu, directrice de la rédaction de Science et Avenir,
Patrick Hesters, rédacteur en chef adjoint et éditorialiste à France 3,
Patrice Collen, chef du service science de l'AFP,
Marie-Noëlle Favier, directrice de la délégation à l'information et à la communication, Institut de Recherche pour le développement,
Jean-Marc Bonnet-Bidaud, astrophysicien au CEA, conseiller scientifique de Ciel et Espace.

« Qui du journaliste scientifique ou de l'actualité scientifique existe en premier ? Est-ce que l'actualité scientifique existe en tant que telle ? », demande Alain Labouze. Pour Dominique Leglu, de Science et avenir, « l'actualité scientifique n'existe pas ; c'est notre regard qui décide si une information est une actualité. Notre attitude est comparable à celle d'un chimiste qui fait précipiter une solution. Une annonce, c'est la précipitation de l'actualité. »
Ce point de vue fait réagir les intervenants. Patrice Collen, de l'AFP, estime que l'actualité existe en elle-même : « une publication constitue une actualité scientifique. Les journalistes scientifiques apportent souvent un éclairage différent sur l'actualité générale ». Alain Labouze pose alors la question de la légitimité du journaliste scientifique : cet éclairage particulier nécessite-t-il un journaliste scientifique ? Effectivement, il semble qu'une certaine sensibilité du journaliste à l'information scientifique soit indispensable. Ce débat illustre aussi la pluralité des supports de presse : une agence ne traite pas forcément les mêmes informations qu'un mensuel spécialisé, et pas de la même manière.

Mise en scène

Après le point de vue de la profession, passons à ceux qui nous lisent, regardent, écoutent. Comment valoriser l'information scientifique ? Pour Jean-Marc Bonnet-Bidaud, à l'intersection de tous les métiers relatifs à l'information scientifique puisqu'il est à la fois chercheur au CEA, conseiller scientifique de Ciel et Espace et chargé de communiquer les résultats scientifiques du service d'astrophysique du CEA, la valorisation de cette information passe par une certaine mise en scène. « La mise en scène de l'information, voilà un aspect crucial pour nous !, rebondit Patrick Hesters. Il faut passer par cette valorisation pour que l'actualité scientifique existe au journal télévisé. Très souvent nous avons de nombreux sujets en compétition. Le JT ne dure qu'une demi-heure. Il faut lutter quotidiennement pour que l'info scientifique ait sa place. Je suis rentré au service science il y a 25 ans. Petit à petit les journalistes scientifiques qui sont partis n'ont pas été remplacés et aujourd'hui 9/10e des infos sont en fait des informations technologiques. »
Pour Marie-Noëlle Favier, de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), l'actualité scientifique a une signification concrète. En tant que chargée de communication, elle considère que les publications primaires, ces revues spécialisées au sein desquelles les chercheurs publient les résultats scientifiques, nous fournissent l'actualité scientifique. Cependant, elle s'interroge sur la part de cette actualité qui parvient au grand public. En écho à cette question, Alain Labouze se demande : « n'est-ce pas un leurre de faire croire que le public peut suivre l'actualité scientifique ? »

Regard journalistique

« Oui c'est un leurre, répond Dominique Leglu. Ce qui garantit cependant un lien vers le public, c' est la pluralité de l'information, les différentes sensibilités des supports et les différentes manières de traiter l'information. » Or, aujourd'hui le public accède à l'information par le biais d'une masse d'information très souvent élaborée par les chargés de communication : sites Internet, bulletins d'information....Cela pose aussi la question du rôle du journaliste soulevée par Alain Labouze : « Les fiches d'actualité scientifique du l'IRD - des communiqués à destination des journalistes, ndlr - sont très bien faites. Les journalistes scientifiques vont-ils se contenter de les recopier ? Personnellement je pense que non : c'est le regard du journaliste qui fait toute la différence. » Ce point semble toutefois faire l'unanimité : pour Patrice Collen, d'une manière générale, au XXI e siècle, l'information est de plus en plus confisquée par les communicateurs. L'exemple typique est celui des laboratoires pharmaceutiques qui ont établi un rapport direct entre eux et les consommateurs.
Les questions dans la salle abordent l'aspect vulgarisation, notamment le traitement des sciences humaines, ou encore la manière d'intéresser le public : faut-il mettre de l'affectif dans ses articles ? Emouvoir ? Le débat est ouvert et sera abordé au cours de la troisième table ronde.
(compte rendu de Azar Khalatbari).

Journaliste scientifique : une espèce à part ?

Une table ronde animée par Suzanne de Cheveigné, sociologue au Laboratoire de sociologie, histoire, anthropologie des dynamiques culturelles, au CNRS.
Avec Vincent Tardieu, responsable du DESS de journalisme scientifique à l'université de Montpellier,
Marie-Jeanne Husset, directrice de la rédaction de 60 millions de consommateurs,
Jean-Jacques Salomon, professeur au CNAM, conseiller scientifique du groupe "Futuribles"
Marti Dominguez, professeur de journalisme scientifique à l'université de Valence (Espagne).

« Existe-t-il une sociologie des journalistes scientifiques ? », questionne Suzanne de Cheveigné en guise d'introduction. De toute évidence, les études sur cette « espèce à part » sont rares, si on excepte l'ouvrage de Françoise Tristani-Potteaux (Les journalistes scientifiques, médiateurs des savoirs, Éd. Economica, 1997) et l'enquête réalisée en 2005 par l'AJSPI. Les journalistes politiques semblent davantage étudiés. Est-ce donc que les journalistes scientifiques sont moins prestigieux ?
Il existe pourtant une forte demande du public en matière d'information sur le fonctionnement de la recherche. Or, c'est une « boîte noire », soulignent les intervenants.

Enthousiasme béat

Jean-Jacques Salomon rappelle les premiers temps de l'AJSPI. Son premier président André Labarthe, a été le seul à s'être démarqué de ses confrères pour n'avoir pas traité avec un enthousiasme béat et scientiste la nouvelle de la bombe d'Hiroshima. Il constate que, 60 ans après, l'image du scientifique a beaucoup changé dans la société, et les médias semblent ne pas en avoir tenu compte. « Les liens entre science et société tels qu'ils sont reflétés par les médias sont dans un état consternant. (...) Le premier devoir du journaliste scientifique aujourd'hui, c'est, lorsqu'il parle de science, de parler de réseaux, d'intérêts politiques »
Marie-Jeanne Husset précise que son journal parle de « frigos, machines à laver, mais aussi des téléphones portables et de leurs rayonnements ». Pour elle, les journalistes scientifiques sont des journalistes, tout simplement. « J'ai souhaité faire ce métier car ce qui m'intéresse, ce n'est pas la découverte elle-même mais son impact sur la société », explique-t-elle. Le rôle du journaliste scientifique est d'informer et elle n'aime pas le terme de « vulgarisation », qui n'existe pas en sport, en politique, etc.

Vulgarisation

Un avis partagé par Vincent Tardieu : « la découverte peut fasciner mais notre rôle est d'interroger la relation entre le travail des chercheurs et la société ». Il rappelle les conclusions de la journée précédente sur la formation des journalistes en Europe : un bon journaliste scientifique, c'est d'abord un bon journaliste. Bien souvent, dans les rédactions, un journaliste scientifique existe « par défaut », la science étant le seul service où il reste de la place, ailleurs la concurrence est acharnée. V. Tardieu souligne qu'il se crée des filières de formation au journalisme destinées aux scientifiques. Une de leurs motivations, pour suivre ces filières, est que faute d'emploi dans la recherche, ils deviennent journalistes.
Marti Dominguez est plus optimiste. « En Espagne, les journalistes scientifiques triomphent ». Il y a dans les journaux comme El Païs ou La Vanguardia des rubriques fixes d'opinions scientifiques, « les plus lues du journal ». Là-bas, les journalistes scientifiques ont leurs rubriques et leurs lecteurs. M. Dominguez ne rejette pas la nécessité de la vulgarisation, dans le sens de « vulgus », le peuple. Les rapports science et société sont importants, mais la vulgarisation est aussi nécessaire.
Le débat avec le public aborde surtout les qualités nécessaires à un journaliste scientifique :
Doit-il être scientifique ou journaliste à la base ? Dans le premier cas, il est trop proche du milieu scientifique. Dans le second, il comprend moins bien de quoi il est question. Un problème apparemment insoluble... Pour Marti Dominguez, cela ne change rien, il faut bien écrire et avoir de la curiosité. Il suffit de rudiments de science, alors que la vulgarisation est plutôt mieux faite par les scientifiques. Jean-Jacques Salomon, au contraire, souligne qu'il faut un bagage scientifique. Marie-Jeanne Husset n'est pas d'accord. « Pour écrire un article sur les nanotechnologies, faut-il comprendre la physique ? »
(compte-rendu de Jean-François Haït)

Fais-moi rêver, fais-moi peur

Une table ronde animée par Patrice Lanoy, journaliste
Avec Pierre-Oscar Lévy, réalisateur et producteur de feu Archimède (Arte),
Corinne Lepage, avocate, ancienne ministre de l'environnement, présidente de Cap21
Jean-Pierre Dupuy, philosophe, professeur à Ecole Polytechnique et àl'université de Stanford,
Sylvestre Huet, journaliste à Libération,
et Akéla Sari, rédacteur en chef adjointe de Science et Vie.

Dans la presse, pourquoi fait-on rêver ? Pourquoi fait-on peur ? Pour être lu et pour vendre, avant tout ! Et cela ne va pas sans souci éthique ni problèmes de conscience. Patrice Lanoy lance le débat : Faut-il faire rêver ou faire peur pour intéresser les lecteurs ? Ces peurs et ces rêves, sont-ils souvent justifiés, sont-ils imposés ? Pour Akéla Sari, de Science et vie, la peur et le rêve peuvent émaner d'associations très différentes et sont très couramment utilisés dans la vie de tous les jours.

Phantasme alarmiste

Pour Corinne Lepage, le rêve et la peur sont les deux pendants du regard porté sur l'actualité. Tout dépend si l'on promet un heureux dénouement dans l'actualité ou si apparaît une impasse : « le rêve c'est l'immortalité. On tente de réenchanter le monde de redonner de l'espoir aux gens. Prenons par exemple le sujet du réchauffement climatique. Si l'on met en avant les puits de carbone, on fait rêver le lecteur sur des solutions qui vont sauver l'humanité... si l'on se contente de donner des informations dans un sens, celui de l'aggravation de la situation, c'est la peur qui domine. » Une spécificité de l'information scientifique est justement ses limites : « parfois la science est bien obligée de reconnaître qu'elle ne sait pas ! cette honnêteté intellectuelle est source parfois de peur, de phantasmes alarmistes, » souligne Sylvestre Huet, de Libération. Il faut donc une relation de confiance entre le lecteur et le journaliste.
Pour le philosophe Jean-Pierre Dupuy, le rôle des journalistes scientifiques est avant tout d'enquêter. Il prend comme exemple les suites de la catastrophe de Tchernobyl. Il revient d'une Université d'été organisée par la France, l'Ukraine, la Biélorussie, et la Russie, pour la commémoration de l'accident de Tchernobyl, à Kiev. Le but est de préparer une expo itinérante (Barcelone, Brésil et peut-être France, mais il y a encore des réticences, souligne-t-il...). À son retour, début septembre, les instances internationales comme l'ONU et l'OMS ont révisé à la baisse le nombre de victimes de la catastrophe : 4000 personnes en comptant celles qui sont déjà décédées (56 officiellement) et celles qui succomberont aux retombées de l'accident. Soulignons que ces chiffres ont été critiqués et contestés par les spécialistes ukrainiens et européens. Il fait part de son désarroi face à cette information. « 800 000 liquidateurs ont permis que l'accident ne soit pas devenu encore plus gravs. Que sont-ils devenus, s'ils ne sont pas morts ? On n'en sait rien, ils ont été dispersés. Nous nous sommes auto-illusionnés pendant cette semaine -nous avions un compteur- nous sommes revenus en France , pour entendre qu'il y aura en tout 4000 mort. Et en plus j'ai des collègues qui ont écrit que le désastre est en grande partie dû au stress. » Il pose la question de sa naïveté ou bien de la validité de ces rapports.

Outil de censure

Pierre-Oscar Levy explique, à propos de Tchernobyl, que le sujet n'intéresse plus. À plusieurs reprises, des projets de documentaires autour de ce type de sujets n'ont pas abouti. L'information existe, mais personne ne veut en parler. « Il faut expliquer que l'Audimat est un outil de censure : il définit des tarifs de publicité sur les chaînes mais pour Arte qui n'a pas une part d'audience suffisante, l'instrument audimat est inefficace : il ne représente rien, et devient prétexte à censure. ».
Patrice Lanoy relance le débat sur le métier : « le pathos fait vendre et un groupe de presse doit faire des bénéfices...alors comment Tchernobyl ne ferait pas vendre ?". « Oui mais tant que cela reste dans un domaine contrôlé et acceptable. On ne fait pas venir des personnes compétentes pour en parler », explique Pierre-Oscar Lévy. Tandis que Corinne Lepage conclut : "lorsque des vraies associations de défenses des téléspectateurs seront en place peut être que les choses changeront. "
(compte rendu de Azar Khalatbari)

Un rôle (petit, grand, nul) dans le jeu démocratique ?


Table ronde animée par Géraldine Muhlmann, professeur de philosophie à l'université Paris XI-Orsay et journaliste, auteur du livre "Du journalisme en démocratie" (Payot, 2004).
Avec Claude Saunier, sénateur (PS) et membre de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst),
Hervé Kempf, journaliste au Monde, chargé de l'environnement international,
Yves Marignac, directeur de Wise-Paris, rédacteur en chef de « Plutonium Investigation »,
Claude Got, professeur honoraire de médecine, spécialiste de santé publique, « lanceur d'alerte », auteur de "Comment tuer l'Etat" (Bayard, 2005) et de "L'expertise en santé publique" (PUF, 2005),
Dorothée Benoît-Browaeys, journaliste scientifique, cofondatrice de la revue Vivantinfo.com et de l'association VivAgora, auteur (avec A. Cicolella) d'"Alertes santé" (Fayard, 2005),
Philippe Busquin, ancien commissaire européen à la Recherche, député européen (PSE).

Le journaliste scientifique est-il aussi un journaliste politique ? Pour Philippe Busquin, "s'il ne l'est pas initialement, il le devient". Le journaliste scientifique est un moteur de l'actualité et de la culture scientifique et technique dans notre société européenne qui a besoin de recherche et développement et d'innovation, une priorité absolue pour garder notre système social. Ce rôle du journaliste scientifique est d'autant plus nécessaire qu'il existe une « demande citoyenne ». Répondant aux interrogations que le philosophe Jean-Pierre Dupuy avait posé lors de la table ronde n°3, Philippe Busquin tient à faire la distinction entre science et technique (ou technologie). « L'accident de Tchernobyl, ce n'est pas une question de physique nucléaire, c'est un problème d'ingénieurs,

Ré-enchanter la science

Quant au désamour du public pour la science et la technologie (S&T), Philippe Busquin précise que « la société de la connaissance est notre seule richesse et qu'elle induit la moitié de notre activité économique ». Essentiel, « le journaliste scientifique doit servir de pont entre les scientifiques, encore trop enfermés dans leur tour d'ivoire, parfois même déifiés, et l'opinion publique ». Fortifier cette liaison passe aussi par les conférences de consensus, comme au Danemark, des organismes comme « l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), qui doit rester indépendant », ou encore la sollicitation directe du peuple comme en Suisse où des questions d'ordre scientifique ont déjà fait l'objet de « votations ». Cette « triangulation » (scientifiques, société et politique) doit aussi aborder les inconvénients, les risques engendrés, par exemple, par le futur réacteur Iter ou les produits chimiques (Programme Reach). En conclusion, si le journaliste scientifique est indispensable, il ne doit pas rester confiné dans son domaine scientifique mais s'intéresser à la politique. « Il faut ré-enchanter la science, susciter des vocations et donner une image de la science qui ne peut être celle de Frankenstein sans pour autant être idyllique ».
Une position que partage partiellement le sénateur Claude Saunier. Constatant l'existence d'une rupture entre la société et la science (moins grande certes qu'entre la société et le monde politique), C.Saunier évoque l'importance du législateur qui, aujourd'hui, a de plus en plus besoin d'éclairages en matière de S&T. D'où l'intérêt de rédiger des rapports « à froid ». Ce que fait l'OPECST qui a publié environ 80 rapports en 20 ans. Parallèlement, il reconnaît le rôle fondamental du JS sur des questions telles que Tchernobyl, le sang contaminé, la vache folle ou, plus près de nous, la sécurité alimentaire et l'obésité où « ça ne bouge que lorsqu'il y a une mobilisation de l'opinion ».

Débusquer les lobbys

Pour sa part Claude Got a "du mal à opposer science et démocratie ». En tant que scientifique, il ne s'est jamais posé la question de sa légitimité : il n'est pas allé chercher les caméras mais a toujours accepté de répondre aux interviews des journalistes, y compris celles qui posaient des questions d'ordre politique. Anatomo-pathologiste dans un hôpital, c'est presque naturellement qu'il en est venu à contribuer à des études puis à l'élaboration de lois sur la sécurité routière, l'alcool, le tabac, l'obésité... Des sujets où « le malheur humain était évitable » et où « j'avais la chance qu'ils ne posaient pas de problèmes d'incertitude. Aujourd'hui, il n'en n'est pas forcément de même avec les ondes de téléphone portable ou les OGM ».
En outre, Claude Got ne croit pas à la neutralité de l'expert. Rendre une expertise, c'est dire « voilà, à votre place, ce que je ferais, pour telle et telle raison ». En ce qui concerne le journaliste scientifique, C. Got considère que c'est un « passeur », qui a pour mission de démonter les mécanismes de la recherche, d'en « analyser les erreurs » comme cela a été le cas dans les affaires du sang contaminé et de l'amiante. Pour lui, les questions de méthodologie des sciences et technologies (S&T) sont fondamentales, notamment la notion de preuve. C'est parce qu'elle est floue que des sujets comme l'homéopathie, la psychanalyse ou l'âge du Saint-Suaire de Turin ré-émergent régulièrement.
Pour Hervé Kempf, du journal le Monde, le journaliste scientifique a évidemment un rôle à jouer dans le jeu démocratique. H.Kempf s'étonne de « la candeur avec laquelle P. Busquin et C. Saunier parlent d'un journaliste scientifique transmetteur relayant l'information vers le bon public ». « Le journaliste scientifique interroge-t-il suffisamment les voies alternatives dans le champs des S&T ? Ces dernières ne sont d'ailleurs plus séparables, elles s'intègrent à un système technique, lui-même indissociable d'un système social ». Aussi le journaliste scientifique doit s'efforcer de démêler les enjeux de pouvoir, débusquer les lobbys, tirer au clair les relations entre recherche publique et privée, s'interroger sur la suprématie actuelle de quelques domaines scientifiques tel que la génétique. Il doit être à l'écoute des demandes citoyennes de participer aux décisions à caractère à la fois scientifique, économique et politique comme la question d'un référendum régional pour les OGM par exemple. « Le rôle du journaliste scientifique est d'autant plus grand qu'il n'apparaît pas politique », conclut H.Kempf.
Pragmatique, Dorothée Benoît-Browaeys pense que « l'objet technique neutre n'existe pas ». Pour elle, « l'information scientifique, au sens de la vulgarisation, est le propre des enseignants : ce n'est pas le job des journalistes scientifiques ». En revanche, le journaliste scientifique doit s'intéresser « aux acteurs de la recherche, aux présupposés, aux implications. Il doit aussi chercher à démonter la mise en scène, déchiffrer les enjeux économiques et politiques, dénoncer les conflits d'intérêt ». L'information scientifique doit rendre compte de l'existence de contre-pouvoir, comme dans l'affaire du sel alimentaire -où il a été efficace- ou celle de l'amiante où, en revanche, il a échoué face à un lobby très puissant.

Culture du débat

Avant de s'exprimer, Yves Marignac précise qu'il n'est pas vraiment un journaliste scientifique, puisqu'il dirige une association sur le nucléaire. Pour lui, le journaliste scientifique doit faire preuve d'honnêteté, être compétent, garder une liberté de parole face au poids croissant d'Areva et d'EDF. Il déplore « un vrai manque de culture du débat public » en France, notamment sur les sujets quasi stratégiques que sont l'énergie nucléaire (EPR), les déchets radioactifs et le futur réacteur à fusion (Iter). La mise en route récente de deux débats par la Commission nationale du débat public (CNDP) ne doit pas nous faire oublier que, pour le gouvernement, les décisions sont déjà prises. De plus il regrette l'attitude du Parlement qui considère qu'il est le seul dépositaire de la représentation nationale et voit d'un très mauvais œil le recours à la démocratie directe. Il rend néanmoins hommage à l'établissement de la CNDP, « une procédure nouvelle, mais améliorable ». En fin de compte, le journaliste scientifique « doit participer à la mise en scène du débat contradictoire, non pas de bas en haut, mais dans tous les sens ».
Les questions dans la salle tournent essentiellement autour de la démocratie, de la culture scientifique et technique, ainsi que de la dépendance du journaliste scientifique. Après avoir rappelé que la démocratie n'était en rien réductible au suffrage universel, André-Yves Portnoff (Futuribles) déplore que « les hommes politiques se fichent de la S&T. L'Europe va au désastre à cause de ses dirigeants, même s'ils créent des agences qui ne servent à rien », poursuit-il. Il rappelle également la nécessité de différencier la technique de l'usage de la technique. Quant à François Savatier (Pour la science), il insiste sur la triple pression qui s'exerce sur le journaliste scientifique travaillant dans un journal de haute vulgarisation : pression du rédacteur en chef (qui exige un journal lisible et vendable), du chercheur-savant (qui veut un article fiable, celui-ci étant soit publié avec l'accord du chercheur sur le fond, soit signé par ce dernier) et pression du public. Un intervenant note que l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, fort de sa quarantaine de députés et sénateurs, « joue plutôt un rôle de relais des lobbys scientifiques », tandis qu'un dernier pointe la privatisation grandissante des informations issues des publications primaires.
(compte rendu de Denis Sergent)

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