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François Fillon

Par AJSPI le mar 21/2/17 - 11:58

1. 

Le traité de Lisbonne de 2009 fixait comme priorité l’objectif de consacrer 3 % du PIB européen à la recherche à l’horizon 2020. Cet effort n’est que de 2,25 % (dont 64 % effectués par les entreprises) contre 2,9 % pour nos voisins allemands. Quel objectif vous fixez-vous, et en quelles proportions pour la recherche publique en part de réalisation d’ici 2022 ?

La France est un grand pays de recherche et doit le rester. L’intérêt pour notre pays de disposer d’une recherche du meilleur niveau mondial ne se limite pas, loin s’en faut, aux retombées économiques que celle-ci peut avoir. Le niveau de la recherche conditionne celui de l’enseignement supérieur. C’est aussi un facteur fondamental d’attractivité et de rayonnement international. J’entends accentuer l’effort de recherche public à la fois en y affectant les budgets nécessaires et par une meilleure organisation de notre système de recherche. Quant à fixer un ratio de la dépense de recherche par rapport au PIB, l’exercice a été dans le passé trop souvent incantatoire pour que je m’y livre. Il dépend aussi de la dépense des entreprises, fortement stimulée par le crédit d’impôt, et de notre croissance économique. Comme dans tous les domaines de l’action publique, la dépense n’est pas le bon critère, seul compte le résultat. L’objectif est d’améliorer globalement nos performances en termes de publications et de nous situer avant le rang cinq dans les classements internationaux de nos grandes universités, dans les principales disciplines.

2. 

Lors des 5 dernières années, la réforme de l’ESR n’a pas été remise en cause. L’autonomie des universités a montré leurs difficultés financières et n’a pas permis plus de visibilité pour les équipes de recherche qu’elles abritent. Le débat sur la sélection à l’entrée ou au cours du cycle universitaire n’a pas non plus été porté devant les citoyens. Comment donner plus d’attrait à nos universités ?

L’autonomie des universités a été une étape importante, ainsi que la sensible augmentation de leurs ressources amorcée à partir de 2007 et malheureusement interrompue au cours des dernières années. Pour autant leurs difficultés financières, parfois mises en exergue par l’autonomie, n’en sont pas la conséquence mais plutôt celle de la croissance imposée, mais mal assumée par l’Etat, des effectifs étudiants. Il me parait indispensable de mettre fin au grand gâchis que représente l’échec massif en premier cycle. Il faut absolument créer des filières adaptées aux bacheliers, notamment de filière professionnelle ou technologique, qui s’inscrivent à l’université par défaut. La sélection, impossible aujourd’hui faute d’alternative, doit relever de chaque établissement, aussi bien à l’entrée qu’en cours de cycle, sous la condition que chacun puisse trouver une orientation. Nos plus grandes universités n’occupent pas la place qu’elles devraient avoir sur le plan international. C’est un révélateur du besoin de réforme de l’ensemble de notre enseignement supérieur. Cependant, l’assertion sur la visibilité des équipes de recherche ne résulte pas d’un constat partagé et aussi net. La conjonction du programme d’investissements d’avenir (PIA) et l’autonomie des universités est au contraire à l’origine d’une évolution positive notable de la qualité et de la visibilité de nombre d’équipes de recherche qu’il convient de prolonger et d’amplifier. Les labex, equipex, idex et toutes les actions du PIA ont très notablement contribué à la visibilité des équipes constituantes. Il suffit de se référer à l’évaluation des labex pour en mesurer le bilan. L’attractivité internationale des universités labellisées Idex s’est déjà, bien qu’insuffisamment, améliorée par le biais de ces dispositifs, tant pour l’internationalisation des formations que l’attractivité de chercheurs étrangers. Pour autant, le système statutaire actuel, s’il apporte la stabilité, ne procure pas assez de souplesse ni de perspectives de carrière face à la compétition internationale. Il faut encourager les filières d’excellence au sein de l’université ainsi que le rapprochement volontaire entre les universités et les écoles, en particulier dans le domaine de la recherche.

3.

Est-il toujours pertinent selon vous de pousser tous les jeunes à faire des études universitaires ?

Il faut tout d’abord développer l’offre de formation professionnelle en amont du baccalauréat. Ensuite, l’enseignement post-bac ne se résume pas à l’université. L’offre doit être diversifiée, en particulier sous forme d’enseignement par alternance. Les objectifs sous forme de ratios de diplômés de l’enseignement supérieur dans une classe d’âge ne sont pas pertinents. Chacun doit trouver dans l’offre de formation le cursus conforme à ses aspirations et à ses capacités. Il faut développer la formation professionnelle tout au long de la vie. Permettre, voire encourager, les reprises d’études au cours des vies professionnelles, plus efficaces car sur un public plus mature et conscient des enjeux.

4. 

La France produit actuellement un peu plus de 12 000 docteurs es sciences par an, dont environ un quart d'étudiants étrangers, un chiffre stagnant depuis près de 20 ans. Voulez-vous, durant votre quinquennat, maintenir ou augmenter ce chiffre ? À combien doivent se chiffrer le nombre et le montant des contrats de doctorants financés par l'Etat ?

Clairement, le nombre de docteurs doit augmenter. La valeur de la formation par la recherche est reconnue dans le monde entier. L’enseignement supérieur français doit attirer de bons étudiants, notamment pour y faire une thèse. La proportion d’élèves de grandes écoles préparant un doctorat doit augmenter. On peut penser particulièrement au développement du dispositif CIFRE qui assure une excellente insertion professionnelle et qui gagnerait à s’étendre davantage vers les ETI et grands groupes industriels. Au-delà, les paramètres sont trop nombreux et évolutifs pour que des nombres précis soient à ce stade fixés. Le doctorat ne doit pas être développé à l’aune de la seule croissance des effectifs étudiants des universités faute de le dévaloriser. On se souviendra aussi utilement des années 90-2000 pendant lesquelles nombres de jeunes ont soutenu un doctorat grâce à la disponibilité des allocations doctorales et sont aujourd’hui sur des emplois sous qualifiés (professeur des écoles ou de collège, autres professions…).

5.

Avec un peu plus de 250 000 chercheurs, la France se classe 8e mondiale, loin derrière la Chine, les États-Unis et le Japon. Il y a 20 % de précaires dans les EPST et les départs en retraite se font de plus en plus tard. Comment comptez-vous changer cette situation décourageante pour ceux qui se destineraient à la recherche ?

Le nombre de chercheurs ne me parait pas être l’indicateur le plus pertinent pour juger du niveau d’un pays en matière de recherche, surtout dans une comparaison avec des pays sensiblement plus peuplés. Je vous renvoie à ma réponse à la question 1. Les doctorants et chercheurs postdoctorants ne doivent pas être considérés comme des précaires. Une poursuite d’étude jusqu’au doctorat fait partie de la formation et sauf à le préparer comme salarié d’une entreprise ; le statut d’étudiant ne doit pas être associé à celui de précaire. De même, un postdoctorat, d’une durée raisonnable, fait partie intégrante de la formation d’un chercheur avant son recrutement dans le monde entier. Les carrières des chercheurs doivent être attractives, et elles le sont insuffisamment aujourd’hui. Cependant, la France demeure le pays où l’on bénéficie le plus jeune d’un poste permanent dans ces métiers. Mais ces carrières doivent aussi être différenciées : tout chercheur n’a pas vocation à être chercheur à vie. Une plus grande liberté donnée aux universités comme aux organismes doit permettre de trouver des profils de carrière adaptés à la très grande variété des situations.

6. 

François Hollande, candidat, avait promis de réformer le Crédit impôt recherche (CIR) afin d’en faire « un outil plus incitatif et de limiter les effets d’aubaine ». 5 ans plus tard, le CIR atteint les 6 milliards d’euros par an et les PME n’en bénéficient pas plus qu’auparavant. Pensez-vous que ce dispositif fiscal soit un levier pour financer la recherche et embaucher les docteurs ? Estimez-vous que cette niche fiscale doive perdurer ? Trouvez-vous normal que grâce au CIR, des très grands groupes du CAC 40 n'acquittent pas d'impôts en France ?

Le CIR n’est pas une niche fiscale : c’est un levier puissant pour donner aux entreprises françaises les moyens de s’adapter au monde dans lequel elles évoluent. Il est dans l’ordre des choses que les grandes entreprises y aient statistiquement davantage recours que les PME. Ceci n’empêche pas des entreprises de toute taille de développer leur recherche grâce à cette disposition fiscale. C’est aussi un outil d’attractivité pour les implantations d’entreprises sur notre sol.

7.

Comment rendre plus efficace le soutien public dont l'innovation a besoin ? Considérez-vous qu'il faille réorienter la recherche publique vers les besoins économiques immédiats, ceux des entreprises, au détriment de la recherche fondamentale ?

N’opposons surtout pas les différentes formes de recherche ! La recherche fondamentale est évidemment nécessaire et vous savez que ses travaux ont parfois des retombées à court terme. Le CIR est un facteur de stimulation du processus d’innovation au sein de l’entreprise. L’Etat ne doit pas, de façon générale, décider qu’une recherche appliquée est préférable à une autre. Le pilotage, devenu quasi obsessionnel, par la finalité, notamment via la Stratégie Nationale de Recherche (SNR) exerce une pression inefficace sur la recherche publique et les financements via l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) sont trop ciblés sur les défis « sociétaux ». L’innovation ne se décrète pas. L’Etat peut en revanche favoriser par des mécanismes appropriés la coopération entre la recherche publique et les entreprises.

8. 

En matière de recherche, y a-t-il des thématiques que vous souhaiteriez soutenir en priorité ? Si oui, lesquelles ?

La science est si foisonnante, si fabuleuse dans ses avancées qu’il est inopportun et d’ailleurs impossible pour le pouvoir politique de lui assigner des thématiques prioritaires. Fondamentalement, la science doit être libre. C’est une question d’éthique et d’efficacité : d’éthique car une science travaillant sur commande court le risque de ne pas respecter ses propres valeurs, d’efficacité car la science n’est pas programmable. En revanche, l’autorité politique doit pouvoir poser au monde scientifique les questions qui orienteront son action : c’est vrai dans le domaine de la santé, de l’énergie, de l’environnement … mais aussi de l’économie et des sciences sociales.

9.

La société s'est interrogée sur la pertinence de la mise en œuvre d'innovations comportant des risques. Mettrez-vous en œuvre des réglementations plus ou moins strictes – et si oui jusqu’où – dans les domaines suivants : les nanotechnologies, les technique de réécriture du génome (Crispr Cas 9), les pesticides, les vaccins, les gaz de schistes, le nucléaire, les perturbateurs endocriniens.

Il me semble que vous inversez l’ordre des facteurs : avant d’évoquer une intervention de la loi ou du règlement – qui existe au demeurant dans la plupart des domaines que vous évoquez – le gouvernement doit s’appuyer sur l’expertise et le consensus scientifiques pour arrêter son action normative. Il me parait important de poser ce principe pour éviter un double écueil : celui des risques que l’on ferait courir inconsidérément à nos compatriotes en les exposant à des dangers avérés ; celui des règlementations abusives, prises sous l’effet de campagnes d’opinion, et qui entravent le développement de technologies utiles.

10.

Comment la France pourra-t-elle garder l’expertise scientifique et le poids nécessaire pour défendre ses points de vue ?

Votre question renvoie à la politique de recherche et à la volonté que nous devons avoir de conserver à notre pays son rang scientifique. Si la recherche française semble menacée de décrochage à l’issue du quinquennat actuel, à lire les récentes déclarations des présidents du CNRS et de l’INSERM, elle n’est pas aujourd’hui en déficit d’expertise. Il s’agit donc de lui assurer des perspectives pluriannuelles de moyens et un cadre institutionnel stable et simplifié si nécessaire. Le monde académique français dispose de toute la liberté nécessaire. Cette question est liée aussi à la politique étrangère que j’entends conduire et dont l’indépendance vis-à-vis des grandes puissances se renforce de notre appartenance à l’Europe.

11. 

Le principe de précaution, inscrit dans la constitution sous la présidence de Jacques Chirac, notamment suites aux scandales de la vache folle et du sang contaminé, doit-il être remis en question ?

Le principe de précaution relève de la sagesse qui doit guider les actes d’un gouvernement. Il ne doit cependant pas bloquer l’innovation, entraver la recherche ni interdire les progrès que nous pouvons attendre des avancées scientifiques et technologiques. De ce point de vue, sa mise en œuvre dans la jurisprudence du Conseil constitutionnel n’a pas, pour l’instant, posé de problème majeur. Mais je souhaite aller plus loin en le remplaçant par le « principe de responsabilité. »

12.

Considérez-vous qu’il y a débat sur la responsabilité humaine dans le changement climatique ?

La question de l’origine anthropique du changement climatique peut être considérée comme scientifiquement tranchée.

13.

Le regain de climatoscepticisme aux États-Unis et pour partie en France vous inquiète-t-il ?

Les prises de position du président américain sont en effet inquiétantes, tant il est vrai que la lutte contre le changement climatique n’a de sens que conduite à l’échelle internationale.

14.

Quelle sera votre stratégie pour tenir les engagements de l’Accord de Paris ?

Les engagements français seront évidemment tenus. Ce qui me parait fondamental, c’est de s’assurer que l’ensemble des signataires tiennent aussi les leurs. Cela suppose une action internationale forte qui ne peut, pour ce qui nous concerne, qu’être menée avec l’appui de l’Europe.

15.

Outre les questions d’énergie et de changement climatique, la science nous alerte sur la dégradation de notre environnement : déclin de la biodiversité, appauvrissement des sols, contamination de la chaîne alimentaire par les produits phytosanitaires et industriels, pollution des eaux, etc. Quel est votre programme pour répondre à ces enjeux de société ?

Votre question touche de nombreux sujets techniques qui ne peuvent être traités dans le cadre de ce questionnaire. Mon principe directeur sera toujours de rechercher l’analyse la plus objective possible de ces problèmes environnementaux pour y apporter les réponses adaptées, sans tomber dans la politique des postures dont le gouvernement actuel nous donne le triste spectacle.

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