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Historique

Feuilletons écrits par les académiciens, information médicale muselée par les médecins... il y a un peu plus de cinquante ans, la place du journalisme scientifique dans la presse était bien mince ! Robert Clarke, un des fondateurs de l'AJSPI, nous raconte comment la création de l'Association des journalistes scientifiques a bousculé l'ordre établi.

21 mars 1955

Robert_Clarke.jpgTout a commencé dans l'arrière-salle d'un petit bistro parisien de la rue Daunou, le 21 Mars 1955. Ce jour-là, se sont réunis seize représentants d'une nouvelle espèce de journalistes. Ils avaient décidé de créer une association pour promouvoir et défendre l'existence de cette spécialisation inconnue jusqu'alors, l'information scientifique et médicale. Cette première réunion de l'AJSPI fut son assemblée constitutive. Elle a adopté des statuts qui ne diffèrent guère, dans leur esprit notamment, de ceux d'aujourd'hui. Son premier président fut André Labarthe, le directeur de la revue "Constellation". Il avait été le seul journaliste français admis à assister à l'explosion de la bombe atomique américaine, à Bikini. Difficile d'imaginer ce qu'était, il y a 50 ans, la situation de ces pionniers du journalisme scientifique. Si curieux que cela paraisse, se posait alors une question toujours d'actualité : fallait-il des journalistes pour traiter de l'information scientifique et médicale ?

Feuilleton de bas de page

Dix ans s'étaient pourtant écoulés depuis que l'explosion de la bombe d'Hiroshima avait propulsé la science au niveau du fait divers - c'est à dire à la "une" des journaux. Et il se passait beaucoup de choses, dans ces années 50 : la double hélice de l'acide nucléique était dessinée, Jacques Piccard descendait à 11000 mètres au fond du Pacifique, on construisait les premières centrales nucléaires, le vaccin contre la poliomyélite était mis au point. On commençait enfin à parler d'exploration spatiale : le premier Spoutnik était lancé en 1957. Et pourtant, les journalistes scientifiques devaient se battre pour faire leur métier. Contre leur propre rédaction, d'abord. Les rédacteurs en chef et les patrons de journaux vivaient encore dans l'esprit qui prévalait avant-guerre et qui voulait que seuls les scientifiques puissent écrire sur la science. Lorsque ces derniers le faisaient, c'était sous la forme de ce qu'on appelait des feuilletons, des articles de bas de page, signés par des académiciens, et qui ne traitaient pas d'actualité. Il en était de même pour la littérature, la médecine ou l'économie.

Il fallait, en second lieu, lutter contre les autorités scientifiques et médicales, qui voyaient d'un très mauvais oeil des journalistes se méler de ce qui ne les regardait pas. La science et la médecine étaient des sujets trop importants, disait-on, pour les laisser à des non-spécialistes. Il était alors facile de manipuler les chercheurs et de leur interdire de rencontrer ces va-nu-pieds qui allaient forcément déformer leur pensée. Parler à la presse de ses travaux, était en outre, pour un scientifique, se faire mal voir de ses collègues en se mettant en avant de manière indécente. La situation était pire encore en médecine car le Conseil de l'Ordre des médecins, juridiction suprème de la profession, estimait publiquement que l'information du grand public était "d'une utilité contestable et devait être rare et anonyme". L'affaire fut portée sur la place publique lors du drame vécu par un jeune charpentier, Marius Renard, sur qui fut tentée la première greffe de rein. Sa lente agonie émut l'opinion, et les journalistes, comme les photographes, tentèrent par tous les moyens d'en rendre compte, en soudoyant des infirmières ou en pénétrant par les fenêtres de l'hôpital : les médecins en furent scandalisés. Ils intentèrent des procès et bloquèrent encore davantage l'information médicale.

Idées simples

Gagner le droit de traiter l'information médicale dans la grande presse fut la première grande bataille de l'AJSPI. A l'époque, en effet, la plupart de ses membres traitaient à la fois de science et de médecine. Quelques praticiens avaient eu l'idée astucieuse de créer une agence d'information médicale, fonctionnant uniquement avec des médecins. Les patrons de presse furent enchantés de cette initiative, qui allait signer la mort de l'information médicale. Il fallut donc que nous bataillions ferme, heureusement soutenus par quelques grands patrons, comme les professeurs Milliez ou Péquignot. Ces derniers eurent l'intelligence de dire à leurs pairs qu'il ne devait pas en être autrement de la science et de la médecine que de la justice, des faits-divers et de la politique : ce n'était pas les magistrats qui écrivaient les comptes-rendus de procès, ni les policiers ceux des crimes. Nous avons réussi à publier des articles dans des revues scientifiques et médicales, à intervenir lors de congrès pour faire passer quelques idées simples mais originales à l'époque, comme celle qui consiste à montrer que l'une des meilleures façons d'assurer une information honnête est d'instaurer des relations de confiance entre le journaliste et ses informateurs.

L'AJSPI fut présente au Colloque de Caen, en 1966, qui marqua le lancement de la recherche scientifique publique, avec le recrutement de plus d'un millier de chercheurs. Et la situation s'est améliorée. Au fil des années, les chercheurs ont commencé à s'intéresser aux problèmes de la diffusion de la science. L'AJSPI participa avec eux, dans les années 70 et 80 notamment, à toutes des instances créées pour développer la culture scientifique et technique. En même temps, sont devenus membres de l'Association des scientifiques, des professeurs de science, des médecins, qui avaient choisi de devenir journalistes - et qui comptèrent parmi les plus connus de nos membres, comme Nicolas Vichney, Albert Ducrocq, Martine Barrère, Nicolas Skrotzky ou Claudine Escoffier-Lambiotte. L'information médicale se développant, les "médicaux", comme nous disions, formèrent en 1970 leur propre association, l'ANJIM. Certains restant d'ailleurs aussi à l'AJSPI, qu'ils jugaient sans doute plus dynamique. Dès sa création, l'Association a manifesté ce dynamisme de plusieurs manières. Elle a créé dès 1957 un prix "Découverte" qui récompensa des équipes de jeunes chercheurs. Le Club est né en 1967, avec l'ambition affichée d'assurer de bons rapports avec les chargés de relations extérieures des entreprises et des organismes publics. Son but était aussi, comme aujourd'hui, d'assurer le financement de l'Association qui ne reposait au départ que sur les cotisations de ses membres.

Ralliement des scientifiques

Le Colloque de Nice, en 1969, est resté l'une de nos manifestations les plus réussies. Trois jours de débats animés ont vu les hommes de science se rallier à nos souhaits. Jacques Monod expliqua : "Il appartient au scientifique d'informer, mais c'est aux journalistes de transférer cette information vers le public", ajoutant "c'est leur responsabilité, elle est importante, et nous devons la respecter, car elle participe à la démocratie en associant les citoyens aux prises de décision".

Le colloque de Nice eut aussi des retombées pratiques importantes, par exemple en suscitant la création de services de presse dans des organismes comme le CNRS qui n'en possédaient pas. Une autre activité essentielle de l'Association fut de réagir très vivement lorsqu'un de ses membres était victime, soit des réticences d'administrations se refusant à appliquer une réelle liberté de l'information, soit de brimades de la direction de leur publication. Ce fut le cas lorsque Nicolas Vichney et Nicolas Skrotzky furent poursuivis, à la fin des années 60, pour avoir rendue publique la première explosion souterraine de la bombe atomique française. L'affaire était plutôt cocasse, car tous les experts nucléaires mondiaux étaient au courant - c'est ainsi que nos deux compères l'avaient appris - mais pour le gouvernement, c'était un secret militaire de la plus haute importance. Les deux journalistes furent donc non seulement poursuivis en justice, mais interdits de séjour dans tous les organismes dépendant du Ministère de la Recherche et celui de l'Information.

La riposte de l'Association fut de décider que les Ministres concernés n'existaient plus. Leur nom ne fut plus cité dans tous les organes de presse où travaillait un membre de l'AJSPI. Au bout de trois semaines, Charles Gombault, directeur de France-Soir, où Skrotzky et moi travaillions, nous demanda de déjeuner avec Gaston Palewsky, ministre de la Recherche, qui était très attristé par cet anonymat. Il nous demanda comment remédier à la situation. Rien n'était plus simple : il suffisait de lever les sanctions. Ce qui fut fait quelques jours après.

Un peu plus tard, il fallut intervenir lorsque François de Closets fut mis à la porte de la télévision, pour avoir participé aux manifestations de Mai 1968. Puis l'AJSPI soutint Martine Barrère, licenciée pour avoir manifesté publiquement son désaccord sur la politique de sa revue. Très vite, l'Association a organisé des voyages d'étude dans les laboratoires régionaux. Elle a participé aux premières rencontres internationales de journalistes scientifiques, à Varsovie, à Bruxelles, à Salzbourg, à Lausanne. Nous avons entrepris dès 1956 les démarches pour organiser ce qui fut le premier voyage de journalistes scientifiques en URSS. Nous avons fait venir en France des groupes de confrères étrangers, qui invitaient en retour des membres de l'Association.

Lettre au Président

Nous avons même écrit au Président de la République, pour lui montrer les insuffisances de l'information scientifique, médicale et technique, notamment à la télévision et dans les journaux de province. A notre demande, Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Recherche, convoqua à Paris les patrons de quotidiens régionaux pour leur demander d'engager des journalistes spécialisés. Tous furent d'accord, mais rien ne se passa. Nous avions obtenu du Ministre de la Recherche de partager une fois par mois son petit-déjeuner, pour évoquer à la fois l'actualité et nos problèmes professionnels. Malheureusement, cette excellente initiative, qui s'était poursuivie très cordialement avec Hubert Curien, est tombée depuis en désuétude, et c'est dommage.

Je citerai pour conclure trois actions de l'AJSPI que je considère importantes. La première est l'ouverture, au début des années 80, de discussions avec ceux qui préparaient la Cité des Sciences et de l'Industrie de La Villette. Elles aboutirent à placer nos représentants dans le Comité d'Orientation qui posa les fondations de la Cité, et à signer la convention organisant la présence de l'actualité dans la Cité, notamment par la salle Sciences-Actualité, qui a toujours été dirigée par un journaliste.

La seconde action essentielle fut la participation de membres de l'AJSPI, notamment comme enseignants, à la formation de nouveaux journalistes scientifiques, tant dans les écoles spécialisées qu'à l'Université Paris VII ou celle de Montpellier.

La troisième action, lancée en 2001 et qui se poursuit avec succès actuellement, c'est, avec l'aide du Ministère, l'organisation d'échanges de chercheurs et de journalistes : cela permet à chacune des parties de mieux connaître, en les vivant au quotidien, les problèmes professionnels de l'autre, ce qui est essentiel pour resserrer le climat de confiance. Il y a 10 ans, pour les 40 ans de l'association, nous avions organisé un colloque qui s'intitulait "Chercheurs/journalistes : qui manipule qui ?". La question est toujours d'actualité.

Robert Clarke