Feuilletons de bas de page

Dix ans s'étaient pourtant écoulés depuis que l'explosion de la bombe d'Hiroshima avait propulsé la science au niveau du fait divers - c'est à dire à la "une" des journaux. Et il se passait beaucoup de choses, dans ces années 50 : la double hélice de l'acide nucléique était dessinée, Jacques Piccard descendait à 11000 mètres au fond du Pacifique, on construisait les premières centrales nucléaires, le vaccin contre la poliomyélite était mis au point. On commençait enfin à parler d'exploration spatiale : le premier Spoutnik était lancé en 1957. Et pourtant, les journalistes scientifiques devaient se battre pour faire leur métier. Contre leur propre rédaction, d'abord. Les rédacteurs en chef et les patrons de journaux vivaient encore dans l'esprit qui prévalait avant-guerre et qui voulait que seuls les scientifiques puissent écrire sur la science. Lorsque ces derniers le faisaient, c'était sous la forme de ce qu'on appelait des feuilletons, des articles de bas de page, signés par des académiciens, et qui ne traitaient pas d'actualité. Il en était de même pour la littérature, la médecine ou l'économie.

Il fallait, en second lieu, lutter contre les autorités scientifiques et médicales, qui voyaient d'un très mauvais oeil des journalistes se méler de ce qui ne les regardait pas. La science et la médecine étaient des sujets trop importants, disait-on, pour les laisser à des non-spécialistes. Il était alors facile de manipuler les chercheurs et de leur interdire de rencontrer ces va-nu-pieds qui allaient forcément déformer leur pensée. Parler à la presse de ses travaux, était en outre, pour un scientifique, se faire mal voir de ses collègues en se mettant en avant de manière indécente. La situation était pire encore en médecine car le Conseil de l'Ordre des médecins, juridiction suprème de la profession, estimait publiquement que l'information du grand public était "d'une utilité contestable et devait être rare et anonyme". L'affaire fut portée sur la place publique lors du drame vécu par un jeune charpentier, Marius Renard, sur qui fut tentée la première greffe de rein. Sa lente agonie émut l'opinion, et les journalistes, comme les photographes, tentèrent par tous les moyens d'en rendre compte, en soudoyant des infirmières ou en pénétrant par les fenêtres de l'hôpital : les médecins en furent scandalisés. Ils intentèrent des procès et bloquèrent encore davantage l'information médicale.