Une étude internationale sur le climatoscepticisme dans les médias

Je me permets (quelque peu immodestement, car j’y suis très brièvement cité) de signaler la parution le 10 novembre d’une étude en langue anglaise passionnante sur le climatoscepticisme dans les médias internationaux : Poles Apart, The international reporting of climate scepticism. Signée James Painter, du Reuters Institute for the Study of Journalism (rattaché à l’Université d’Oxford), cette étude a porté sur 6 pays : Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Brésil, Chine, Inde. La conclusion sans doute la plus intéressante de l’épluchage minutieux de quelques 3000 articles par l’équipe de chercheurs est l’existence d’une sorte d’exception anglo-saxonne dans le traitement médiatique du scepticisme climatique. Ce courant de pensée bénéficie apparemment d’une possibilité d’expression dans les médias britanniques et américains sans commune mesure avec ce qui existe ailleurs : 80% des articles citant des sceptiques ont été publiés dans des journaux anglo-saxons.

L’étude (payante hélas, seul le résumé est en libre accès) a également cherché à établir dans quelle mesure la place accordée aux sceptiques était influencée par la couleur politique des journaux. L’influence s’est avérée particulièrement forte dans les pays où les sceptiques étaient les plus influents (encore une fois, Royaume-Uni et Etats-Unis) tandis que dans les autres, l’écart était moins sensible : en France, typiquement, Le Figaro et Le Monde ont offert une place comparable, de l’ordre de 10% des articles, aux voix sceptiques. Ce travail souffre il est vrai d’une limitation méthodologique admise par les auteurs : il n’a porté que sur la presse écrite, en l’occurrence deux grands quotidiens pour chaque pays  considéré. Il n’y a cependant pas de raisons particulières de penser que les particularités médiatiques nationales seraient différentes dans l’audiovisuel qu’à l’écrit, et les tendances générales décrites restent très probablement valables.

Le travail de James Painter et de ses collègues repose sur un traitement statistique très détaillé du vaste échantillon d’articles obtenus à l’aide d’une recherche par mots clés. Ce traitement inclut un classement en type des sceptiques cités : par exemple est-ce que ce sont des « sceptiques du réchauffement » (prétendant que la Terre ne chauffe pas), des « sceptiques de l’attribution » (la Terre chauffe, mais ce n’est pas la faute de l’homme), des « sceptiques des impacts » (la Terre chauffe par la faute de l’homme mais les conséquences seront faibles) ? Quelle est leur nature « sociologique » (hommes politiques, universitaires, éditorialistes etc.) ?  Dans quelles rubriques apparaissent-ils  (éditoriaux, articles d’information, tribunes d’opinion…) ? L’étude regarde également de manière qualitative la façon dont ils sont cités (approbatrice, réprobatrice, neutre) et s’intéresse à l’évolution de la situation dans le temps, en comparant deux périodes de trois mois, l’une en 2007 centrée sur la publication du 4ème rapport du GIEC, la seconde en 2010 centrée sur le Climategate et le sommet de Copenhague. Les sceptiques ont presque partout progressé entre ces deux dates (leur influence a doublé aux Etats-Unis, par exemple), la France constituant à cet égard une surprenante exception, probablement un artefact résultant du faible nombre d’articles tombés précisément dans la période d’étude.

Presque plus intéressants encore que les pages statistiques sont les chapitres consacrés à l’analyse de la situation médiatique particulière de chacun des six pays concernés, chapitres enrichis de témoignages de journalistes locaux ou bien d’universitaires des médias. On y apprend une foule de détails sur des contextes qu’en France nous connaissons trop peu, par exemple la grande sensibilité environnementale des médias brésiliens, les nombreux débats qui traversent la très diverse presse chinoise (la censure n’est forte que sur certaines questions sensibles, au premier rang desquelles les droits de l’homme), les spécificités des tabloïds britanniques, l’importance du « Himalayagate » en Inde etc.

Quant aux causes de cette exception anglo-saxonne, elles tiennent selon les auteurs à un mélange de facteurs parmi lesquels il faut citer l’idéologie, mais aussi l’existence de lobbys organisés, d’hommes politiques sceptiques influents, l’influence des éditeurs et des propriétaires de médias, les pressions (notamment via Internet) du lectorat etc. Cette étude, qui fait suite à plusieurs bons ouvrages récents sur le climatoscepticisme (je pense notamment à Merchants of Doubt, de Oreskes-Conway, à Climate Change Denial, de Washington-Cook, et au Populisme Climatique, de Stéphane Foucart), apporte une contribution utile et bien documentée à l’aspect strictement médiatique de ce phénomène. Un phénomène qui reste une des plus grandes opérations de désinformation scientifique de l'histoire, ce que je m'autorise à rappeler puisque l'étude, elle, se veut "climatiquement agnostique", et reste parfaitement neutre sur la nature de l'objet qu'elle examine.

Commentaires

Très intéressant. Bravo.